Mgr Grégoire Balakian : une figure des arméniens à Marseille

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Lettre pastorale (GONTAG) aux Arméniens d'Europe

Krikoris, évêque, humble serviteur du Saint Evangile, représentant de Sa Sainteté le Catholicos de Tous les Arméniens et délégué du Saint Siège d'Etchmiadzine.

balakian

Fraternelles salutations à tous les clercs servant dans les limites du diocèse, évêques, archimandrites et prêtres de France, Grande-Bretagne, Belgique, Allemagne, Italie, Suisse, Autriche, Tchécoslovaquie, Hongrie, Yougoslavie et Pologne et à nos chères ouailles qui vivent là et partout ailleurs, dispersées suite au Grand Naufrage.

2600 ans auparavant, au cours des 70 années de son esclavage à Babylone, le peuple d'Israël assis sur les bords de l'Euphrate pleurait en essayant de chanter et disait: "Assis sur les berges du fleuve de Babylone, nous souvenant de Sion, nous pleurions et nous pendîmes nos lyres sur les saules car ceux qui nous avaient emmenés en esclavage exigeaient de nous, en se réjouissant, de chanter : chantez-nous des louanges de Sion !

Comment chanter les chants du Seigneur dans un pays étranger, Ô Jérusalem! Que ma langue se colle à mon palais si je ne me souviens pas de Toi, si je ne considère pas Jérusalem au-dessus de mes joies." (Psaume 137, v.1 à 7).

Mon Peuple Arménien exilé, toi aussi, par rangs clairsemés, tu es venu sous ces étoiles étrangères, gardant en ton coeur le deuil éternel de tes êtres chers tombés sans sépulture dans les vallées de ta patrie, laissant derrière toi les ruines de tes églises, monastères de tes villages, et les vergers et vignes verdoyants de ta patrie édénique trimillénaire, tu es venu vivre dans ces villes étrangères, les fumées, poussières et bruits de ces usines corrosives et manger ton pain gagné à ta juste mais consumante sueur.

Mais plus que le présent, c'est le souci du lendemain qui angoisse ton âme tourmentée, te trouvant face à un problème qui semble insoluble ; jusqu'à quand vas-tu ainsi vivre, sans toit, errant et sans défense ?

Prends courage, mon peuple bien aimé, je suis le pèlerin de la patrie araratienne, pleine de promesses ; je reviens de ton pays lumineux. Après ces années terribles de la Guerre Mondiale, moi aussi exilé comme toi, j'ai suivi les caravanes de déportés de Constantinople jusqu'aux déserts du Sud ; sur tous les chemins du Golgotha arménien. Et aujourd'hui, survivant, je t'apporte les bénédictions du siège de Saint Grégoire

l'Illuminateur, de ton vieux Patriarche, de toute la Congrégation d'Etchmiadzine et de tous les lieux historiques et sacrés de ta patrie, dont l'évocation même t'a permis de survivre au cours de ces années de sang, de larmes et d'indescriptibles malheurs.

Le grand prophète d'Israël Isaïe dit : "Consolez, consolez mon peuple, dit Dieu, consolez-le car la coupe des souffrances de mon peuple est pleine." (Isaïe 40-1).

Moi aussi, chers frères, à vous qui êtes affectés à paître le troupeau du Christ, je vous dis consolez, consolez notre peuple si éprouvé, car il n'est qu'une victime innocente. Ayez pitié de lui, soulagez ses maux, encouragez-le, car il est digne de soins, d'affection et de défense, car il est l'un des plus anciens peuples civilisés : honnête, travailleur, résistant, noble dans ses sentiments et immanquablement fidèle à ses valeurs nationales et humaines multiséculaires pour lesquelles il a sacrifié et sa vie et tous ses biens.

Entends, mon peuple exilé, les battements de ta Mère-Patrie qui se reconstruit chaque jour un peu plus ; et qui est l'arbre de la sève duquel pourront s'alimenter près d'un million des tiens éparpillés dans le monde pour poursuivre leur existence en tant que peuple et nation.

Si dans le passé des communautés éparses çà et là ont disparu, c'est parce qu'elles étaient des branches sans racines, donc condamnées à se dessécher.

Si hier le dessein d'une prochaine libération de la Mère-Patrie a durant des siècles animé et fait vivre des communautés entières rassemblées autour de notre Eglise-Mère, aujourd'hui ta Mère-Patrie renaissante et qui se reconstruit est déjà une réalité ; aussi, as-tu le droit de te démoraliser ?

Là-bas où hier on fabriquait seulement des cercueils pour tes morts, aujourd'hui les mères chantent au chevet des berceaux, pleines de foi et d'espoir, préparant de nouvelles générations pour les lendemains glorieux de ta Mère-Patrie.

Quelques années auparavant, lors des massacres généralisés, le paysan arménien affamé, assis à l'orée de son champ, n'avait ni semence ni araire et aujourd'hui la charrue de l'Arménien plein de vie sillonne notre terre sacrée.

Des générations descendirent au tombeau dans l'attente de ce jour mais hélas, ne virent pas notre résurrection ! Mais voici que le peu d'huile qui restait dans la lampe d'espoir de l'Arménien a suffi à éclairer pour de nouveaux jours glorieux.

Enhardissez-vous, débris dispersés de mon troupeau !

Aujourd'hui un nouveau monde s'élève sur les cendres de ta Mère-Patrie hier enchaînée et le peuple que l'on croyait hier mort est debout par une merveilleuse résurrection. Je suis l'un des témoins oculaires de cette résurrection, qui t'apporte cette bonne nouvelle que les vautours rapaces sont depuis longtemps éloignés des toits de la patrie et que ce sont les cigognes et les hirondelles qui sont venues annoncer le printemps et rénover leurs nids d'antan, fêtant en chantant la résurrection de la patrie arménienne.

Car si vous vous découragiez, vous achèveriez vous-mêmes ce que l'ennemi séculaire n'a pas pu parachever. Ce serait égal à un suicide et un ethnocide et le martyr de plus d'un million des nôtres serait un vain sacrifice.

Je suis venu enflammer le feu qui depuis 500 ans couve sous les braises de ton cœur, afin que tu ne t'assoupisses pas, que tu ne dormes ou ne meures pas, mais que tu te dresses debout !

J'ai mission de la part de ton Patriarche Suprême de te rechercher dans tous les coins d'Europe, d'apporter le salut de ta patrie renaissante, donner de l'espoir aux désespérés, insuffler la foi aux vacillants et donner la force aux âmes affaiblies.

C'est déjà le printemps dans ta Mère-Patrie où l'on fête allègrement la Résurrection, où carillonnent les mille et une cloches des sanctuaires.

Sous les toits hier endeuillés, ce sont les chants joyeux des mariages que l'on entend et le babillage des jeunes enfants. Ta patrie hier en ruines est aujourd'hui une ruche où l'on travaille durement mais honnêtement ; debout donc, car le moment du découragement est depuis longtemps passé et l'heure du travail régénérateur a sonné.

Et pour que toi aussi tu puisses bientôt participer à la fête exaltante de la résurrection de ton peuple et de ta patrie, que tu puisses avoir un petit coin dans celle-ci, écoute, je vais te communiquer un nouveau Décalogue, puisqu'il n'y a pas d'espoir des autres.

Toi seul seras le Bon Samaritain qui soignera tes plaies et les cicatrisera, afin que tu ne répètes point tes anciennes erreurs et que tu ne perdes point cette exceptionnelle occasion de vivre en tant que nation. Mais que tu saches par ton sérieux et ton labeur prendre place dans le nouveau concert des nations en tant que vieux peuple génial et civilisé, quoique amoindri par le nombre.

Voici donc quels sont les commandements de ce nouveau Décalogue que je dois te communiquer en tant que nouvelle voie de ton salut et qui peut te diriger vers le havre de paix :

Ce 23 mai 1926 doit se réunir à Paris l'Assemblée Générale des Délégués des Communautés Arméniennes d'Europe. Je les invite donc toutes, grandes ou petites, à désigner ceux-ci suivant l'importance de leur nombre. Et à venir participer à cette très importante réunion dont la décision première sera de jeter les bases de l'organisation diocésaine de l'Eglise Apostolique Arménienne d'Europe. Adopter les statuts dont l'ébauche a déjà été préparée par le conseil diocésain provisoire.

La force d'une collectivité réside en premier lieu en son organisation interne. J'attends donc que tous nos corps d'Europe prennent avec le plus grand sérieux la tenue de cette Assemblée Générale que je convoque solennellement au nom de Sa Sainteté Kévork V, Patriarche Suprême et Catholicos de Tous les Arméniens, suivant la bulle (gontag) n° 79 du 20 février 1925.

Je déclare aussi que l'un des objets de cette assemblée sera d'examiner la question de la réforme de notre Eglise, suivant les directives (28 février 1925) du Conseil Supérieur Ecclésial.

Je désire ardemment que l'Assemblée Générale du Diocèse d'Europe soit une réunion constructive, d'où soient bannies toutes velléités partisanes ou autres. Car suffisent vraiment les malheurs que nous avons endurés depuis un quart de siècle, réduisant au chaos actuel la vie communautaire arménienne.

J'attends aussi de la presse arménienne qu'elle adopte à ce sujet des positions constructives, loin de tout esprit partisan, n'ayant seulement en vue que l'intérêt général.

N'oubliez pas ces propos de Moïse de Khorène, le père de notre historiographie: "l'unité est la mère de tous les bienfaits, la désunion le parent de tous les maux".

Et si par malheur nous devions – après tant de tragiques épreuves – ne pas entendre la voix de la raison, nous ne mériterions pas l'hospitalité qui nous est offerte. Où irions-nous dans ce cas-là ?

Que le Dieu de paix te fortifie, mon cher peuple arménien, qu'il te montre la juste voie de la rédemption. Tes générations passées ont, durant des siècles, vécu avec et par cette Sainte Foi. Crois, toi aussi, et tu vivras éternellement. Amen.

Représentant de Sa Sainteté le Catholicos de Tous les Arméniens et Délégué du Saint Siège.

Krikoris Evêque Balakian

(Traduction Stéphan Boghossian - Photo : collection ARAM)